
Thérèse Raquin (Marcel Carné 1953)
Un amour bridé
“ Toutes les plaies de l’âme suppurent “
– George Bernanos, écrivain français du 20e
Contre quoi se rebellaient les
“auteurs” de la Nouvelle Vague des années 60 ? Le film Thérèse Raquin
répond à cette question ; au premier abord, les personnages et le déroulement
semblent moulés, un peu raides. Mais cela ne veut pas dire que le film
soit un échec. Au contraire, les thèmes du roman d’Emile Zola sur lequel
est fondé le film, à savoir, l’amour, qui ne peut s’exprimer à cause des
contraintes sociales et économiques, et la malignité, qui réside au coeur de
l’homme, sont assez intemporels et bien développés pour captiver le spectateur.
L’intrigue surgit, comme cela arrive souvent, d’un mariage infirme, qui fait s’ouvrir une véritable boîte de Pandore. Ce mariage, entre deux cousins lyonnais, Thérèse (Simone Signoret) et Camille (Jacques Duby), n’est pas née de l’amour, mais de l’obligation. Thérèse, ayant été recueillie, à la mort de ses parents, par sa tante, la mère de Camille, se voit obligée d’épouser Camille.
Un homme pitoyable. Pusillanime et hypochondriaque, Camille est le fils chéri de sa mère ; il ne cesse de traiter sa femme en servante ou en dame de compagnie. “J’étais déjà sa cousine,” dit Thérèse, empreinte de résignation, “et je suis devenue sa femme sans que ça change grand chose.” Le caractère exagérément mesquin de Camille se manifeste à plein lorsqu’il cherche querelle de manière infantile lors d’un jeu de société qui reproduit le steeple-chase en miniature, chaque coursier avancant selon le lancement des dés.
Peu étonnant donc que Thérèse soit frappée du coup de foudre, sous la forme de Laurent (Raf Vallone), camionneur italien, costaud, beau et intrépide. Dès le premier regard, le sort en est jeté, leur ardeur s’enflamme ; et si ce type est quelque peu brutal, commun, dans les yeux de Thérèse, la fringale n’en brille pas moins. Réprimée mais reconnaissante, les cheveux relevés en chignon modeste, et les pommettes proéminentes, elle s’épanche auprès de lui :
Et si je me retenais avec toutes mes forces
Et si moi aussi j’avais envie de vous
Vous ne savez pas ce que c’est pour une femme
De penser à un homme, un vrai
Tout le temps.
D’y penser jusqu’à ne plus savoir ce qu’on fait
Où on est
Et tout d’un coup on se réveille
Regarde autour de soi
Et rien n’a changé.
Pour sa part, Laurent, quand il joue au steeple-chase avec Camille et ses amis, a la sagesse de s’écarter des petits démêlés des participants. Toutefois, il faut avouer que l’interprétation de Vallone est un peu faible : il manque de naturel, son accent est gênant, et, par conséquent, le lien entre les deux amants a l’air quelque peu fabriqué.
Quand Camille apprend la vérité, l’histoire se corse : une confrontation s’ensuit, et l’impétueux Laurent jette d’un train en marche son rival impuissant, et le tue. Même si le couple parvient à se glisser hors de l’inévitable enquête policière – qui semble classée trop facilement – les deux amants font bientôt face à un adversaire bien plus malin : un témoin du meurtre (Roland Lesaffre), qui fait du chantage sous la menace de dévoiler le crime, dans lequel Thérèse est aussi impliquée que celui qui l’a commis. Ce témoin, un marin endurci par la guerre, joue son rôle avec hardiesse, voire effronterie, mais, en même temps, avec une douceur qui permet au personnage de ne pas devenir une caricature. En effet, avec la jeune bonne de son hôtel (Maria Pia Casilio), une fille simple et timide, il est généreux, compréhensif, voire tendre.
Par son astuce et son sang-froid, le matelot futé parvient à réduire Laurent, plus fort que lui, à l’obéissance. Ainsi le film prend-il son essor, et le dernier acte est-il le plus intriguant, jusqu’au dénouement même, qui s’illumine d’une péripétie foudroyante et pleine d’ironie.
Avec sa
structure bien définie, ses personnages étroits, et sa musique mélodramatique,
Thérèse Raquin représente une époque cinématographique démodée. Le
film est, cependant, construit sur une base solide. Une cinquantaine
d’années plus tard, ses qualités restent valables. Les vicissitudes du
mariage, les égarements des conjoints, et les suites imprévisibles, cela reste
toujours un sujet d’actualité. Et, comme de bien entendu, sans Marcel
Carné, il ne pourrait y avoir les inventions improvisées de Jean-Luc Godard.
A l’échelle des désirs adultères : 15 sur 20