Nuit et brouillard (Alain Resnais 1956)
Arbeit macht frei *
Les camps de concentration de la seconde guerre mondiale sont le côté le plus repoussant, le plus immonde, d’un chapitre parmi les plus ignominieux de l’histoire occidentale. Qui donc voudrait entreprende la tâche imposante d’exhiber le parcours de ces institutions infâmes, de revivre ces moments de désespoir ? Une dizaine d’années après la chute de Berlin – mai 1945 – c’ést le cinéaste Alain Resnais, à cette époque-là simple documentariste, qui l’a acceptée.
Au cours d’un métrage d’une demi-heure, Resnais utilise une technique novatrice à cette époque : il alterne des séquences qu’il avait tournées à Auschwitz en couleurs en 1955, avec des photos et des plans d’archives, représentant le camp pendant la guerre, en noir et blanc. Ainsi il arrive à souligner le contraste entre les champs et les bâtiments contemporains, désuets et hantés, avec les horreurs que les victimes ont connues.
Nuit et brouillard (en allemand Nacht und Nebel, NN) est le nom donné au décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Wilhelm Keitel et qui ordonne la déportation pour tous les ennemis ou opposants du Reich. (Nacht und Nebel fait référence à l'opéra de Wagner L'or du Rhin, dans lequel Alberich, coiffé du casque magique, se change en colonne de fumée et disparaît tandis qu'il chante « Nuit et brouillard, je disparais. »)
Le film est accompagné d’une voix masculine, qui résonne d’authenticité. Cette voix est celle de Michel Bouquet, lisant les paroles de Jean Cayrol, survivant du camp de concentration de Mauthausen. Le commentaire est sinistre, mais poétique. Jean Cayrol s’est servi du titre Nuit et brouillard pour son livre de poésie, Les Poèmes de la nuit et du brouillard, consacré à ses expériences pendant la guerre. La musique, sèche et parfois sévère, du compositeur allemand Hanns Eisler, ajoute à l’intensité du film.
A partir de séquences de rafles, de déportations, de wagons couverts bourrés de gens, morts et vivants, on est plongé au milieu des camps, dans une société sculptée par la faim, par la terreur, et par la mort. Voici les prisonniers dépouillés de toute dignité : affamés, dénudés, rasés, numérotés par tatouage. On les fait entrer dans la chambre à gaz, affublée du nom de " douche ", dont les parois sont marquées encore par les coups d’ongle faits à l’agonie.
Des atrocités, qu’aucun mot ne peut décrire, sont révélées sans fard, ni faux-semblant : instruments de torture et de chirurgie expérimentale ; cadavres mutilés, décapités ; charniers semés de corps hâves ; entassements de têtes ; yeux creux des prisonniers éteints ; regard fixe, plein d’incompréhension, des morts. Tous émaciés, tous nus.
Selon Resnais, le producteur du film, Anatole Dauman, a dit, à la fin du montage, qu’il garantissait que le film " ne sortirait jamais en salle ", à cause de la nature déchirante du sujet. En effet, la Commission de censure française a exigé la modification d’une scène du camp de Pithiviers, dans laquelle un gendarme français participe à la garde d’un groupe destiné à être déporté. Le film est finalement sorti, et Resnais attaquera son premier long métrage, Hiroshima mon amour, trois ans plus tard.
Ainsi Resnais a préservé, sous une forme accessible au grand public, des événements qu’il ne faut jamais oublier. Comme le dit le narrateur Cayrol :
Neuf millions de morts hantent ce paysage
Qui de nous veille de cet étrange observatoire
Pour nous avertir de la venu des nouveaux bourreaux ?
Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part parmi nous
Il reste des kapos chanceux
Des chefs récupérés
Des dénonciateurs inconnus
Ils regardent tous ceux qui ne croyaient pas
Ou seulement de temps en temps
Ils [nous] regardent, nous qui regardons sincèrement ces ruines
Comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres
[Nous] qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne
Comme si on guérissait de la peste de concentrationnaire
Nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul
pays
Et qui ne pensons pas à regarder autour de nous
Et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.
Alain Resnais a-t-il pu savoir à quel point ces mots restent vrais, un demi-siècle plus tard ? Nuit et brouillard est une réplique brutale à ceux qui nient l’Holocauste, et également à ceux qui diraient, comme Jean-Marie Le Pen, que les chambres à gaz ne sont qu’ " un détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale ".
A l'échelle des peuples au bord de l’anéantissement : 9 sur 10
* Le travail rend libre : inscription qui se trouve à l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne.