Le Fils  (Jean-Luc et Pierre Dardenne)


        Anguille sous roche


 


        Dans Le Fils, les frères Dardenne, cinéastes belges, se prêtent à une gageure : faire connaître l’esprit d’un homme renfermé, affectivement mutilé par la mort de son fils.  Ce personnage, Olivier, est éducateur de menuiserie dans un centre de formation.  Il est divorcé et seul au monde.  Il se sert de sa solitude et de son laconisme comme d’un bouclier, à savoir, d’une sorte de défense, de cuirasse, de carapace.

        Les frères Dardenne savaient bel et bien ce qu’ils faisaient en s’attaquant à dépeindre un homme si accablé.  En fait, ils ont écrit le scénario avec un seul acteur en tête : Olivier Gourmet, qui, en 1995, avait tourné avec eux La Promesse, film dans lequel il jouait le rôle d’un père qui mène son fils sur la route du mal.  Les Dardenne ont choisi Gourmet, qui a l’allure ordinaire d’un ouvrier, parce qu’il avait, selon l’un des frères, “ce physique énigmatique, opaque, sorte de neutralité, aussi de quelqu’un qui est, pas dans le sens péjoratif, mais qui est quelconque.”

        Dans le film, l’éducateur Olivier est obsédé par un élève, Francis (Morgan Marinne), 17 ans, qui vient d’être relâché, après avoir passé cinq ans sous les verrous, pour avoir assassiné un jeune garçon au cours d’un vol.  Francis, tout comme Olivier, se trouve isolé sur le plan émotif.  Il a quelque chose de peureux, de craintif dans le regard.  Toujours bref, le ton sec, Olivier est particulièrement strict et sévère avec ce jeune homme.

        Le film fonctionne sur deux niveaux ; d’abord, au niveau social, en présentant la relation entre maître et élève, puis, au niveau psychologique, en montrant Olivier se battre pour surmonter sa douleur, et pour maîtriser ses émotions, ce qu’il fait en tendant la perche à l’adolescent troublé.  Ce qui ajoute du noir au scénario, c’est le fait, inconnu de l’élève Francis jusqu’au dénouement, que le garçon qu’il avait étranglé était le fils d’Olivier.  En effet, le spectateur lui-même ne s’aperçoit de la source de tension, de la clé de l’histoire, qu’après une bonne demi-heure de métrage.  En ce qui concerne leurs directives, les Dardenne disent, d’Olivier Gourmet :

Dans la voix, dans le regard, dans les déplacements, on lui disait toujours, “sois neutre.”  Etant donné que la situation était tellement chargée, puisqu’il était à côté de l’assassin de son fils, tous les comportements, si jamais une intention se manifeste, ça va surcharger.  Retirons, élaguons, ellipsons.

        On peut qualifier le film d’hyper-réaliste : c’est une histoire de personnes d’apparence ordinaire, occupées à une vie de routine. Le film demande considérablement plus au spectateur qu’un film moyen – qui ne cherche qu’à distraire et à plaire – afin de déceler ce qui se passe au-dessous de l’extérieur impassible du principal protagoniste.  D’ailleurs, le rythme lent du film est à l’antithèse du style hollywoodien : en fait, certains scènes auraient pu être raccourcies sans rien y perdre.  Il n’y a ni bruitage, ni musique de fond, même au générique.  Pour tout dire, le style minimaliste des Dardenne évoque celui du mouvement cinématographique Dogme, qui interdit tout trucage et artifice.

        Dans sa relation avec Francis, qui est d’une considérable complexité, Olivier n’exprime guère ouvertement ses sentiments, mais, en son for intérieur, il laisse tourbillonner ses émotions.  Pour quelle raison accepte-t-il de jouer un rôle important dans la vie de Francis, le meurtrier de son fils ?  Lorsque son ex-femme Magali (Isabella Soupart), mère du garçon mort, apprend sa coopération, elle réagit en paniquant, puis en s’évanouissant.  Quand elle demande à Olivier la raison de ses actes, il répond, “je ne sais pas.”  Et le spectateur s’interroge : cherche-t-il à se venger, ou bien cherche-t-il à pardonner au meurtrier de son fils ?

        A la fin du film, les Dardenne se servent d’un coup de théâtre dans une scierie pour révéler la réponse, et voilà la clé du film : comment le père d’un fils étranglé peut calmer sa douleur, apaiser son angoisse, accepter son anéantissement.  Il ne s’agit pas d’une vérité universelle ; c’est plutôt le récit d’un personnage unique dans une situation inhabituelle.  Mais le point fort des frères Dardenne, c’est de pouvoir intégrer ce drame intime et personnel dans un milieu austère et sans faux-semblant.  Et si les frères nous font patienter pour y arriver, cela en vaut tout de même la peine.

A l’échelle des âmes perdues : 15 sur 20

 


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