Homme de l’intérieur (Inside Man) (Spike Lee)

 

         L’affaire est dans le sac

 

 

 

 

        On dit que le crime parfait est celui dans lequel personne ne sait ce qui s’est passé.  Le réalisateur Spike Lee et le scénariste Russell Gewirtz mettent ici ce dit sens dessus dessous ; on passe presque tout le film à regarder se dérouler le crime – un vol de banque new-yorkaise avec des otages – mais la situation est retournée, de façon innovatrice, quand on se rend compte, au fur et à mesure, que le jeu n’est pas ce qu’on pense.  Il faudra pour cela attendre la fin.

        Le film se déclenche de façon ensorcelante.  Pendant les plans d’introduction, les noms des auteurs et des acteurs sautent à l’écran, au rythme d’un remix percutant de l’entraînante chanson Chaiyya Chaiyya, d’origine hindi.  Ce qui suit maintient un suspense constant.  Il s’agit d’un polar à sensations, bien conçu, fait de tension et de danger, qui bénéficie d’une interprétation pleine d’assurance.  Au début de sa carrière, Spike Lee réalisait des drames mordants sur les relations interraciales avec un budget minime.  Aujourd’hui, il assimile tous les éléments hollywoodiens contemporains : l’allure rapide, le montage produisant un effet saccadé, la caméra portable nerveuse, le plan panoramique à 360 degrés, la bande sonore dramatique et bien assortie, voire un flagrant placement de produits.  En effet, Inside Man est l’archétype du cinéma fait pour le grand public américain de 2006.

        Denzel Washington joue le rôle de Keith Frazier, détective de la police new-yorkaise et négotiateur d’otages.  Il est plongé, tout d’un coup, au beau milieu d’une impasse qui exige de l’astuce, du courage, des nerfs d’acier.  Son rôle ressemble quelque peu B celui de Bruce Willis dans 16 Blocks, un polar également cru, mais moins étincelant.  Existe-t-il un autre acteur que Denzel Washington doté d’une telle débrouillardise et d’une telle intensité ?  L’homologue de Keith Frazier, de l’autre côté de la loi, est l’adroit Dalton Russell, joué par Clive Owen. Russell, avec ses acolytes, dirige le vol de la banque, une entreprise d’une complexité et d’une précision époustouflantes.

        Jodie Foster, actrice francophone, mais pas dans ce film, joue le rôle de Madeleine White, un porte-parole "d’une compétence très particulière et d’une discrétion absolue", ce qui lui donne l’accès instantané aux grands manitous du gouvernement new-yorkais.  Le bras de fer, c’est son domaine de spécialité.  Ce personnage applique ses talents à des projets tels que l’achat d’un appartement sur Park Avenue pour le neveu d’Osama bin Laden, mais il n’est pas clair d’où elle tire son pouvoir occulte.  Et comme dans tant de rôles confiés à Foster, elle ne semble avoir besoin d’aucun homme dans sa vie personelle.

        Et serait-ce 2006 s’il n’y avait plusieurs vulgarités stupéfiantes ?  "Vous êtes," bredouille le maire new-yorkais à Madeleine White d’un ton d’admiration contenue, "une catin magnifique".  D’autre part, une femme suspecte dotée d’une poitrine impressionante demande à Washington, d’un air de défi, "Alors, j’ai violé la section 90 D ?"  Ainsi la tension monte, le pop-corn éclate, et les yeux sont collés à l’écran.  Et cela, c’est ce dont il s’agit, n’est-ce pas ?

        Peut-être ... mais il s’écoule une heure avant que les intentions cachées ne se manifestent, et l’intrigue fait alors des sauts improbables, chacun plus éblouissant et plein de virtuosité que le précédent.  Force est de conclure que le but n’est pas de présenter une histoire cohérente, mais plutôt de monter un spectacle pour ceux qui n’arrivent pas à se concentrer très longtemps.  En effet, Spike Lee, apparement impatient avec le jeu d’échecs prolongé, insère une scène de fantaisie où la police monte à l’assaut de la banque.  Cette scène contient des explosions et des coups de feu à l’intérieur de la banque et dans la chambre forte, où les billets voltigent comme des confettis.  Ce n’est qu’une cerise sur le gâteau.

        Le motif du brigandage implique des affaires néfastes qui remontent à la seconde guerre mondiale.  La preuve de ces actions regrettables se trouve dans un coffre-fort à la banque.  Mais le scénariste ne dit pas comment Dalton Russell est lié avec cette histoire funeste, cachée depuis une soixantaine d’années, ni comment Russell sait où se situent les documents compromettants.  Keith Frazier est pourvu d’une petite amie et on a des aperçus de sa vie privée, mais ne vous y trompez pas : il ne s’agit pas de la vie intérieure des personnages, ni de leur recherche de paix.  Il s’agit plutôt, à grand péril, d’un combat de force et d’instinct.  Et tandis qu’on pourrait souhaiter un peu plus de nuance, cela vaut beacoup mieux que les guerres de dinosaures animatroniques, ou les bains de sang soigneusement choréographiés.  En effet, il est remarquable que personne ne trouve la mort dans Inside Man.  Le spectateur a le droit d’être reconnaissant que l’art se dégage de l’artifice.

A l’échelle de délits astucieux :  14 sur 20

 


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