
The Fog of War : Eleven Lessons From the Life of Robert S. McNamara
(Errol Morris 2003)
Ceux qui ne peuvent pas se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. – George Santayana, philosophe américain (1863–1953)
" La brume de guerre " signifie que la guerre est si complexe qu’aucun esprit humain ne peut comprendre toutes ses variables. Notre jugement, notre compréhension, ne sont pas adéquats. Et on tue des gens inutilement. – Robert MacNamara
L’éminent documentariste américain Errol Morris (The Thin Blue Line, Mr. Death) produit avec The Fog of War un film majeur. Il s’agit des mémoires révélant la vie et la carrière de Robert Strange McNamara, qui fut ministre de la défense des Etats-Unis dans les années 60, sous les présidents John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson. Cet homme politique fut tellement lié à la guerre du Vietnam, où 500 000 Américains se battirent, et où 58 000 trouvèrent la mort, qu’on appella le conflit – avec mépris – " la guerre de McNamara ".
Ce qui donne de la propulsion au film, c’est la série d’interviews dans laquelle McNamara, personnage encore lucide et plein d’autorité à 85 ans, examine, en coulisse de la politique, le processus par lequel les décisions furent prises au niveau le plus haut du gouvernement américain. Et cela, au moment où la civilisation était menacée d’anéantissement, non seulement au Vietnam, mais aussi, antérieurement, pendant la crise des fusées de Cuba de 1962 et pendant la seconde guerre mondiale. En dirigeant les interviews, le cinéaste Morris utilise un appareil de sa propre invention, nommé l’ " Interrotron ". Ce dispositif ingénieux permet au sujet de parler à son interlocuteur et, en même temps, de regarder droit dans la caméra. La technique ajoute intimité et pouvoir aux interviews.
McNamara avoue franchement avoir fait des erreurs, et il décrit certaines erreurs d’autrui, qui ont entraîné des milliers de morts. Comme, par exemple, les rapports, qui ont prouvé, par la suite, être faux, des attaques de torpilles nord vietnamiennes sur les navires américains de guerre, qui amèneront la résolution du golfe de Tonkin, donnant au président Johnson l’autorisation de faire la guerre. Ou le fait que Washington n’a pas reconnu la perspective du Vietnam : les Vietnamiens croyaient, en se rappelant les Français il y a une douzaine d’années, que les Américains cherchaient à assujettir le pays à leurs propres intérêts coloniaux. (Effectivement, en 1995 a été publié le livre de McNamara, qui s’intitule In Retrospect: The Tragedy and Lessons of Vietnam, dans lequel il a écrit que la conduite de la guerre était " terriblement injuste "). MacNamara résume ainsi les leçons de la guerre :
Nous sommes aujourd’hui le pays le plus puissant du monde. Je crois que nous ne devrions jamais utiliser ce pouvoir économique, politique et militaire unilatéralement. Si on avait suivi cette règle au Vietnam, on n’y serait pas allé.
Bien qu’il n’exprime aucune opinion sur l’actualité, MacNamara émet une thèse – " on voit ce que l’on veut croire " – que l’on pourrait appliquer à la fierté et à l’aventurisme de la politique étrangère des Etats-Unis d’aujourd’hui.
Errol Morris confectionne avec subtilité les éléments de son style unique : interviews pénétrantes, séquences d’une extraordinaire valeur historique provenant du film des archives, musique (la bande sonore, qui ajoute du sel, a été écrite par le compositeur Philip Glass), et montage artistique. Tout cela constitue une synthèse assez distincte pour qu’on la reconnaisse comme l’ouvrage de Morris sans l’aide du générique. L’effet est de transformer la récitation des faits historiques en métaphore cinglante. Au cours du film, on voit des statistiques du matériel de guerre couler des pages d’un rapport jaunâtre, et pleuvoir ensuite, comme des bombes elles-mêmes, de la soute à bombes d’un avion de guerre. On voit aussi une file de dominos tomber en cascade à travers une carte de l’Asie du sud-est. Le résultat est double : d’abord une documentation palpitante et très utile de l’époque tumultueuse dans laquelle oeuvra McNamara, ensuite la prise de conscience par le spectateur que les décisions qui influencent l’avenir des nations sont prises par des êtres humains qui, en fin de compte, succombent aux préjugés, aux émotions et aux faiblesses comme les autres hommes.
Maître du ton et du montage, le virtuose Morris transcende la rubrique du cinéma documentaire et atteint à un niveau de reportage qui rend le film exceptionel. The Fog of War a gagné, justement, l’Oscar du meilleur documentaire de 2004.
A l’échelle des hommes politiques historiques : 18 sur 20