Bonnie et Clyde  (Arthur Penn 1967)

Quand le vin est tiré, il faut le boire

        Clyde Barrow et Bonnie Parker constituaient le noyau du gang Barrow, bande célèbre de voleurs de banque des années 30.  Leur effronterie et leur panache en fit des héros folkloriques.  L’histoire pittoresque de leurs aventures inspira le film qui inaugure une époque de réalisme sans précédent au cinéma.

        Comme bon nombre de grands films, Bonnie et Clyde distille et incarne une certaine société à un moment donné : le “ Dust Bowl “, c’est-à-dire, certains états du sud des Etats-Unis ravagés par le vent, par la sécheresse, et par la “ Grande dépression “.  Le film est teinté de la rancoeur engendrée par l’effondrement de l’économie, qui laissa tant de travailleurs sans le sou, dépouillés du fruit de l’oeuvre de toute une vie.  Ainsi, au moment où Clyde (Warren Beatty) arrive dans un camp de squatters désolé et battu par les vents, les habitants du camp, désespérés par suite de leur déchéance économique, se pressent autour de lui, et l’un d’entre eux tend le bras pour le toucher, comme si ce visiteur faisait passer sur les autres une part de sa magie.  Par ailleurs, le réalisateur Penn ajoute à l’authenticité en utilisant comme employé de banque, client, passant, non des acteurs, mais des personnes réelles, dont certaines étaient présentes quand le vrai gang Barrow attaqua.

        Il s’agit premièrement de voleurs, deuxièmement de vol. Bonnie (Faye Dunaway, qui avait 25 ans au moment du tournage) est d’abord furtivement photographiée nue, dans son humble demeure au Texas, par un jour étouffant de chaleur.  Se préparant pour son travail comme serveuse dans un café, Bonnie, à sa fenêtre, interpelle Clyde, lorsqu’elle l’aperçoit en train de voler la voiture de sa mère.  Elle descend, et la conversation s’engage.  Tout de suite, Clyde, qui sort de prison, impressionne la jeune femme avec un vol à main armée et un vol de voiture.  Clyde sent intuitivement le désir ardent de Bonnie d’échapper à son existence banale et sans perspective d’avenir. Il lui dit :

Tu n’es pas comme les autres. Tu es comme moi. Tu veux que les choses changent. Tu vaux mieux que le métier que tu fais.

        Et il l’entraîne dans son sillage.  Elle le suit.  Ainsi le gang est né ; et ainsi Clyde, audacieux et ambitieux, se met sur un chemin qui l’amènera, au cours du film, de l’impuissance à l’épanouissement, litéralement et figurativement.

        Trois membres de plus complètent le petit clan : Buck Barrow (Gene Hackman), le frère de Clyde, ancien taulard rude et exubérant ; C.W. Moss (Michael J. Pollard), mécanicien simplet et rustique ; et Blanche (Estelle Parsons), la femme de Buck, personne stridente et acariâtre, dont la bêtise déchaînera un dénouement sanglant.  Les défauts et les petites manies de chacun sont étoffés, et le ton change, à brûle-pourpoint, à partir de moments légers, parfois bouffons, au sein de la “ famille “, jusqu’au jeu funeste du gang.  Pendant le vol, les hommes portent des costumes avec gilet, tandis que Bonnie exhibe un béret désinvolte.  Dans le rôle de Bonnie, Dunaway, avec son corps svelte, ses pommettes proéminentes et ses narines arrondies, rayonne d’une beauté sensuelle.  Apparaissant pour la première fois sur le grand écran, Gene Wilder brille dans le rôle de l’ordonnateur des pompes funèbres.  C’est un homme pusillanime, et sa bravade fond lorsque la bande se moque de lui.

        Bonnie et Clyde justifient leurs crimes en les qualifiant d’actes inoffensifs contre des institutions impersonnelles, même quand ils s’achèvent en meurtre de sang-froid.  Le milieu dans lequel s’exerce la filouterie manque de policiers, de sorte que le gang peut souvent devancer les flics, et que les membres peuvent brandir un raisonnement facile, de la même manière qu’ils le font de leur flingue.  Pendant un des rares moments paisibles que le couple connaîtra, Bonnie exprime leur défi orgueilleux à tous deux en vers qui ressemblent fort à des vers de mirliton :

Ils partiront tous les deux ensemble
Couchés côte à côte au cimetière
Les flics déposeront leurs armes
Une mère versera une larme
Pour pleurer la mort de Bonnie et Clyde

        Au premier abord, l’aspect le plus choquant de Bonnie et Clyde est le réalisme de la violence.  Cependant, c’est la combinaison de ce réalisme avec la vraisemblance des personnages qui rend ce film révolutionnaire.  L’impact des blessures par balle – le sang, le chaos, le désorientation, l’horreur à l’état pur – est amplifié par notre connaissance intime des victimes.  D’où des scènes inoubliables, telles que les paroles délirantes et grotesques de Buck, blessé mortellement d’une balle à la tête : “ Je crois que j’ai perdu mes souliers, Clyde ! Je crois que le chien les a pris ! “  Ou le regard complice et désespéré qu’échangent Bonnie et Clyde au moment où ils se rendent compte qu’ils sont sur le point de mourir dans une grêle de balles.

        Certes, depuis 40 ans environ que ce film a été tourné, l’état actuel de la technique cinématographique du sang répandu a avancé – Le Parrain, GoodFellas, Boyz ‘n the Hood et Saving Private Ryan viennent à l’esprit – mais Bonnie et Clyde rompt les traditions et ouvre la voie aux suivants.  D’autres éléments d’ancienneté se manifestent, comme par exemple, dans un virage, le crissement déplacé des pneus des tacots peu agiles de l’époque.  Mais avec ses personnages fascinants, son naturalisme sans précédent, et sa reconstitution éclatante d’une époque marquante, Bonnie et Clyde saute toujours aux yeux.

        Le film a été nominé en 1967 pour 10 Oscars, y compris toutes les catégories principales, mais il n’a emporté que deux trophées secondaires : meilleur second rôle féminin (Estelle Parsons), et meilleure cinématographie (Burnett Guffey).  Et le film qui a décroché la même année la statuette dorée du meilleur film, In the Heat of the Night, que vaut-il ?

A l’échelle des fusillades sanglantes : 20 sur 20


E-mail vos commentaires

Page d'accueil

 

Hit Counter