The Apartment   (Billy Wilder* 1960)

L’Ingénu de nos jours

        " Il faut vous dire que j’ai un petit problème d’appartement ... c’est que je ne peux pas toujours y rentrer quand je veux ... "  Ainsi explique C.C. Baxter (Jack Lemmon) la raison pour laquelle, après les heures ouvrables, il tue le temps dans la stridence des lampes fluorescentes de son lieu de travail, une salle d’une longueur démesurée, avec des centaines de bureaux sans cloison.  En effet, pendant que cet actuaire d’une compagnie d’assurances new yorkaise fait le pied de grue, ses supérieurs mariés se servent de son petit appartement comme lieu de rendez-vous galant.

        Ceux qui profitent de sa complicité n’hésitent même pas à le faire dégringoler du lit en pleine nuit, s’ils ont un coup de chance.  D’ailleurs, ils ne lui accordent aucun respect en retour ; quand la maîtresse frivole d’un certain Monsieur Kirkeby (David Lewis) demande à qui appartient ce refuge urbain, il lui répond, d’un ton sec, " Qu’est-ce que ça fait ?  Il appartient à un abruti au bureau ".

        Le réalisateur Billy Wilder exerce son style humoristique singulièrement perçant, comme il l’avait fait une dizaine d’années auparavant, de façon plus cinglante et amère, dans Sunset Boulevard, qui est l’histoire d’une ancienne vedette du cinéma muet devenue délirante.  Ce que vise Wilder ici, c’est l’aveuglement, prédominant aux Etats-Unis d’après-guerre, de l’employé qui s’identifie complètement à son entreprise, dans le but de son avancement.

        On pourrait bien s’attendre à ce qu’un tel personnage ait l’esprit étroit, mais grâce au jeu ingénieux de Jack Lemmon, Monsieur tout-le-monde, cet homme est agréable et sympathique.  Il se laisse marcher sur les pieds de bonne humeur, tout comme il accepte le déluge des réclames télévisées tandis qu’il grignote le contenu de son plateau-télé.  En effet, ce dont on se rend bientôt compte chez ce célibataire assez comique et un peu maladroit, c’est qu’il ne se prend pas au sérieux.  Pour égoutter des spaghetti, il se sert d’une racquette de tennis comme passoire : " Si vous voyiez mon revers "!

        Grâce à sa souplesse, Baxter, employé dit " loyal, très utile et serviable ", gravit les échelons de la hiérarchie.  Sa promotion est d’autant plus ridicule qu’elle n’a rien à voir avec son travail, qui est abêtissant et ennuyeux.  Il décroche un poste auprès de Jeff Sheldrake (Fred MacMurray), directeur de personnel mielleux qui ne perd pas de temps en demandant, comme les autres, la clé de l’appartement.  Et qui est la dame que Monsieur Sheldrake veut emmener chez C.C. ?  C’est l’opératrice gracieuse de l’ascenseur Fran Koubélik (Shirley MacLaine), qui est également l’objet des désirs sincères du jeune Baxter.

        Voici où la virtuosité de Billy Wilder prend vraiment son essor : bien qu’il s’agisse d’une comédie, on n’est pas dans le burlesque.  La demoiselle Koubélik est la plus récente d’une série de victimes jeunes et jolies de Sheldrake, auxquelles il jure toujours qu’il laissera sa femme pour elles.  Fran est écrasée par suite de son mauvais traitement aux mains du détestable Sheldrake, et quand Baxter s’aperçoit de la situation, il est également atterré.  Les acteurs qui forment ce triangle s’adaptent parfaitement à leur rôle : Lemmon incarne le pitoyable, désabusé Baxter, MacLaine figure l’innocente et mignonne Koubélik, et MacMurray personnifie l’orgueilleuse crapule Sheldrake.  C’est là, à l’intersection du comique et du pathéthique, où le génie de Wilder, à la fois satirique et ironique, s’épanouit.  C’est dans la nature de Baxter, ce doux monsieur, de mentir à Fran, afin de cacher à quel point l’insensible Sheldrake la bafoue.

        The Apartment a gagné plusieurs Oscars en 1960, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original.  Autant la société a changé depuis plus de 45 ans, autant le mode d’expression au cinéma a également changé : le style de ce noir et blanc est loin de celui des films d’aujourd’hui, où presque tout est permis.  Dans ces jours de censure et de pudeur, les relations sexuelles n’étaient pas du tout en vue, même si elles étaient comprises au coeur du scé nario ; " l’appartement " veut dire ici, le lieu de rencontre amoureuse. Même au dénouement, où Baxter se révèle un personnage plus hardi qu’un comptable docile, et où l’histoire s’achève sur un moment de tendresse entre lui et Koubélik, tout est chaste.  A la bande sonore doublée en français, ils se vouvoient encore.  (A la version originale, en anglais, bien sûr, cette distinction n’existe pas.)  Le message ?  Il n’en est pas moins clair : un homme simple et sincère peut sortir de sa coquille, même dans un monde de conformisme sclérosant.

A l’échelle des classiques immortels :  18 sur 20

*Note biographique :  Né en Autriche en 1906, Billy Wilder s’est enfui de l’Allemagne, où il avait commencé sa carrière à titre de scénariste, en 1933, au moment où Hitler a pris le pouvoir.  Sa mère et son beau-père sont morts dans un camp de concentration.  Il a immigré aux Etats-Unis, où il est devenu un des metteurs en scène les plus célèbres du cinéma américain.  Réalisateur-scénariste éclectique, il se distingue en divers genres :  film noir (Double Indemnity), drame social (Lost Weekend), comédie (Some Like it Hot) et film de guerre (Stalag 17).  Billy Wilder est mort en 2002, à Beverly Hills, en Californie.


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