A nos amours  (Maurice Pialat 1983)  

        Un coeur d’artichaut

 

        Que la vie soit compliquée pour Suzanne, cela n’a rien d’étonnant : cette adolescente, en plein passage de l’enfance à la vie adulte, doit faire face à ses parents, à ses amis, à ses amours, à l’avenir.  Le point fort du film, c’est son courage à aborder la thème de la jeunesse dans toute sa complexité, sans embellissement.  Son point faible, c’est qu’il n’éclaire guère ces dilemmes, ni ne donne d’aperçus de ce qui se passe dans l’esprit du protagoniste.

        Mais quel protagoniste !  Le personnage de Suzanne est incarné par Sandrine Bonnaire, dans son premier rôle au grand écran.  Elle avait 16 ans au moment du tournage.  D’après la scénariste Arlette Langman, Bonnaire avait accompagné sa soeur pour un bout d’essai, et sa présence insolite a immédiatement attiré l’attention du réalisateur Pialat.  Il est difficile d’admettre qu’une si jeune actrice puisse arriver à ce degré d’épanouissement, qui fait d’elle une vedette instantanée.  Les traits un peu grossiers, le visage carré, elle se déplace aisément, sans affectation ni conscience de soi, avec une certaine maturité, semblable à un papillon qui vient de sortir de la chrysalide.  Quand elle regarde quelqu’un, ses yeux doux se meuvent constamment, par petites saccades.

        Instinctive, volage, et sans but, Suzanne cherche la paix en se donnant indifféremment à un assortiment de jeunes hommes de passage, auxquels le scénario accorde peu d’importance.  Comme le dit Bonnaire, dans une interview enregistrée en 2005, “c’est une fille totalement perdue.”  Mais l’histoire est pour elle quelque peu personnelle : “C’est comme si j’avais eu envie, inconsciemment, qu’on raconte des choses de moi.”

        A part les aventures de Suzanne, le film tourne autour de la vie de la famille, et c’est, sans aucun doute, une famille à problèmes.  Les relations se transforment souvent en crises hystériques, surtout quand il s’agit de Robert (Dominique Besnehard), le frère de Suzanne, et de sa mère (Evelyne Ker).  Suzanne, Robert et leur mère crient de façon vulgaire et font pleuvoir des coups l’un sur l’autre, sans cesse et sans raison.  Robert est, tour à tour, brutal avec Suzanne, puis exagérément plein de sollicitude, et il manifeste une forte attirance sexuelle envers elle.  A son frère, Suzanne déclare :

Cherche pas de me comprendre, toi. Tu n’as jamais cherché à me comprendre. Tu ne vois pas que je suis malheureuse ? Que ce n’est que quand je suis avec un mec que je suis heureuse ?

        Le drame s’intensifie quand le père (joué par le réalisateur, Pialat), élément quelque peu stabilisateur, quitte la famille.  Au bout d’un certain temps, vers la fin du film, il réapparaît, tout d’un coup, en faisant irruption dans une soirée familiale, où Suzanne et Robert, tous les deux maintenant mariés, chacun de leur côté, dînent avec leurs époux et quelques parents.  Le père se lance dans un discours insultant et décousu, qui a peu de chose à voir avec la situation.  Cela ne peut s’expliquer que par une certaine complaisance de la part de Pialat.  D’ailleurs, le film tout entier est plein de scènes qui manquent de suite.

        Il faudra attendre deux ans pour que Bonnaire trouve un rôle dans un film à sa mesure : en 1985, grâce à la réalisatrice Agnès Varda, elle incarnera Mona dans Sans toit ni loi.

A l’échelle du dysfonctionnement familial : 3 sur 10

 


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