Sans toit ni loi  (Agnès Varda 1985)

Bougie dans le vent

  • Ce que l’on nomme l’instinct est . . . un ensemble de directives chimiquement enregistrées dans le patrimoine génétique. –J. Hamburger, urologue
  •         Le style unique de la réalisatrice Agnès Varda se manifeste dès le début du film.  Il commence avec la découverte macabre du cadavre gelé et raide de Mona, une jeune vagabonde.  Un commentaire en voix off (le seul dans le film) annonce que les dernières semaines de la vie de la jeune errante vont être retracées, avec l’aide du témoignage des personnes qui la connaissaient à ce moment-là.  Les souvenirs nets de ces personnes, fixés d’après des interviews journalistiques, mettent en valeur à quel point Mona est restée dans leur mémoire.  Quant à la bande sonore musicale, elle consiste en un quatuor à cordes.  La musique, qui se fait entendre à intervalles saccadés, est austère et discordante, soulignant l’aliénation et le trouble de cette jeune femme.  Ces techniques donnent au film une allure quasi-documentaire.

            Le rôle de Mona est joué par Sandrine Bonnaire, 18 ans à cette époque, bien plus en chair qu’aujourd’hui.  Après sa sortie de la mer entièrement nue, Mona campe et fait de l’auto-stop à travers la campagne du sud de la France, vivant au jour le jour.  Elle défie les conventions sociales, mais elle ne se propose pas de rien y changer.  Résolue, elle échappe à tout contrôle, ballottée de l’un à l’autre, de situation en situation, comme un jouet à la mer, n’essayant ni de transformer son destin, ni de s’en plaindre.

            Varda ne porte nul jugement sur sa protagoniste, ni ne tente de répondre aux questions que se pose le spectateur sur ses motifs et son passé.  Celle-ci manque de boussole et d’ancre, la conséquence de son parcours tordu est incontournable :  de plus en plus misérable et sordide, sa vie s’en va à vau-l’eau.  Par conséquent, elle ne peut que faire face – malgré sa rébellion et même au niveau inconscient – à la contradiction fondamentale de son existence :  elle cherche la paix, ne serait-ce que de façon aveugle, mais elle ne croit ni à la stabilité ni à des relations durables.  Cette contradiction se manifeste chez elle par des mouvements d’amertume et de frustration.  Mais ce n’est pas dans sa nature de s’y arrêter.

            La vigne joue un rôle proéminent dans le film, en lui donnant une saveur indéniable.  Dès le générique, au début, on voit, en arrière-plan, un tracteur qui sillonne un vignoble.  Mona se trouve fréquemment près des vignes, et même travaille brièvement dans un vignoble.  Dans la scène culminante, Mona est attaquée par les "monstres du vin" ;  hommes de haute taille, qui se baignent dans de la lie de vin et, en rugissant, frottent ceux qu’ils rencontrent avec des torchons trempés de lie.  Mona s’enfuit et meurt dans un fossé à côté des vignes.

            Ce qui donne de la profondeur à Sans toit ni loi, et ce que reflète son style sans fard, c’est l’affinité de Varda pour les laissés pour compte de la société.  Varda évite complètement la fascination facile du cinéma pour le luxe, la vie aisée, le trucage.  Les personnages que Mona rencontre, joués surtout par des acteurs amateurs, sont ordinaires, parfois même hors-la-loi :  fermiers, ouvriers, la platanologue (arboriculturiste qui s’occupe des platanes), racketteurs, squatteurs.  Certains essayent de l’aider, d’autres essayent de profiter d’elle, selon leurs besoins et leurs moeurs.  De son côté, Mona, tétue et seule dans son univers, adopte envers chacun la même attitude :  ingratitude, voire insolence.

            Les yeux expressive et le visage carré, Bonnaire se transforme en Mona avec un instinct quasi animal, affichant le talent authentique qui la rendra, 20 ans plus tard, une des comédiennes françaises les plus célèbres.  Comme Mona, Bonnaire est l’incarnation d’une franchise brutale, d’un manque de faux-semblant complet.  Effectivement, la question se pose de savoir si, depuis ce film, Bonnaire a jamais atteint à une interprétation d’une telle transparence.

            Au premier abord, on pourrait penser que l’histoire de Mona – l’histoire d’une rôdeuse marginale, voire canaille, qui ne commande ni respect ni admiration – est déconcertante, vexante.  Mais la clarté remarquable avec laquelle Varda dessine cette rebelle, poussée aux extrêmes par des impulsions inconnues, et le jeu brillant de Bonnaire, rendent le film plus direct et plus captivant qu’on ne le penserait.  Pour Mona, la liberté n’est pas seulement la chose la plus importante ; la liberté est tout.  Cette liberté, elle n’hésite pas à lui sacrifier sa vie.

    Note : 8 âmes égarées sur 10 (8 sur 10)

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