Les Sopranos – Saison 5 (HBO télévision ; 13 épisodes, environ 12 heures ; divers réalisateurs)
Pouvoir et solitude
Certes, Tony Soprano (James Gandolfini) a tout lieu d’être heureux. Et pourtant, il ne l’est pas. Malgré sa richesse, et la main de fer qu’il exerce sur sa bande de gangsters dans le New Jersey au 21e siècle, ce prototype du patron impitoyable de la mafia américaine ne trouve pas la paix. Il s’affaisse plutôt sous le poids de ses devoirs, et doute de lui-même. C’est la profondeur avec laquelle sa vie intime est intégrée avec la face qu’il présente au public, qui met à part cette série de crimes les plus spectaculaires qui se soient jamais déroulés sur le grand écran ( sauf, bien sûr, Le Parrain, le comble du genre ), encore moins le petit écran.
Les faiblesses de ce personnage imposant, voire sauvage, inexpliquablement, fascinent. Il trouve du réconfort dans ses rôles traditionnels – patron, mari, père – et assouvit ses appétits prodigieux, autant au lit qu’à la table. Mais cela ne lui permet pas d’échapper à la duplicité et à la violence qui mènent sa vie. Il se sert de la justification facile que tous ces actes sont conçus en faveur de la famille. Sa volonté de fer s’affaiblit néanmoins pendant ses crises de panique et pendant ses séances avec son psychiatre, le Docteur Jennifer Melfi (Lorraine Bracco), qui, bien qu’époustouflée, n’en demeure pas moins inébranlable. Tony lui avoue : " Quoi que je fasse, je me trompe ". Quand son adjoint Silvio (Steven Van Zandt) l’avertit de la rancoeur qui règne dans son escouade, Tony parle plutôt sur un ton amer et sarcastique, en lancant :
Sauf ton respect, tu n’as pas la plus petite idée de ce que c’est d’être numéro un. Chaque décision que tu prends affecte chaque facette de chaque putain de chose ! Ça fait beaucoup pour un seul homme. Et quoi que tu fasses, au bout du compte, tu es toujours seul.
Après cinq saisons avec le directeur David Chase, le créateur de la série, James Gandolfini atteint dans le rôle de Tony Soprano une aisance remarquable. Les rouages de sa personnalité, quelque complexes et divers qu’ils soient, sont toujours évidents. Les éléments créateurs, concernant les événements, les situations, les conflits, de cette cinquième saison sont plus précis et plus vifs encore ; les écrivains du " screenplay " parviennent toujours à multiplier la tension. Tony et sa bande semblent constamment sur le point d’être plongés, tête baissée, dans chaos et désastre, soit aux mains de la loi, soit aux mains de leurs rivaux.
En plus de Tony, la distribution est excellente : Edie Falco, qui tient le rôle numéro deux de la série, incarne Carmela, la femme de Tony. Elle se contente d'être femme au foyer et de s’aveugler aux réalités du métier de son mari, elle n’a guère de patience pour l’infidélité de Tony, et cela amène le couple au bord du divorce. Leur vie domestique souligne le contraste entre leurs privilèges financiers et sociaux et leur soucis journaliers, y compris la tâche de trouver une direction pour leur fils, adolescent sans but, Anthony (Robert Iler). Ce dernier est de plus en plus au courant du petit jeu que jouent ses parents, des sujets qu’on discute et de ceux qu’on ne discute pas.
La juxtaposition de cette vie domestique et des aventures rocambolesques de cette famille singulière ne diminue pas le déroulement du scénario. En effet, la richesse de l’histoire se trouve dans les innombrable croisements entre la vie privée et la vie " professionnelle ". Ce mode d’organisation, qui remonte à la Sicile du 19e, justifie l’appellation de " famille " quand on veut désigner la bande ; elle est unie par les mêmes liens du sang et les mêmes serments, aussi affaiblis ou tordus qu’ils soient, qui relient le foyer.
Il n’en reste pas moins que le point de mire est la vie du hors-la-loi. La violence est en vue, presque perpétuelle : meurtre avec arme à feu, agression à coups de couteau, passage à tabac brutal et sanglant. Violence assez crue, bien que moins brutale que dans certains films tournés pour le grand écran. La musique, insérée avec modération, traduit une vive lucidité de ton et de nuance pour chaque épisode. Les actrices secondaires – les prostituées, les strip-teaseuses, la maîtresse de Tony – ont les seins en vue. Par contre, on ne voit jamais ceux des principaux personnages féminins : Carmela, Meadow (Jamie-Lynn Sigler), sa fille, une beauté d’une vingtaine d’années, et Adriana (Drea de Matteo), la fiancée, soignée et bien roulée, du cousin de Tony.
Une des intrigues les plus envoûtantes met en jeu Adriana. Son fiancé Christopher (Michael Imperioli) gravit farouchement les échelons de la hiérarchie de l’équipe meurtière. Adriana, ayant un soupçon de conscience de plus que les autres, est tiraillée entre la pression des agents du FBI, qui lui demandent de témoigner contre la bande, et sa fidélité à Christopher. Cette situation difficile provoque un suspense amplifié.
Pourtant, de temps en temps, les producteurs poussent les choses trop loin dans des scènes fantastiques, comme ce long rêve de Tony dans lequel se passent toutes sortes de choses peu en rapport avec sa vie. Il faut admettre, par ailleurs, qu’il semble peu réaliste que les membres d’une association criminelle d’aujourd’hui puissent établir leur propre loi comme les personnages le font ici. Voilà un serveur qui, ignorant l’identité de ses clients, se plaint d’un pourboire de quinze dollars sur une note de 1200 dollars : il est assassiné de sang-froid, immédiatement. Apparement, il n’existe jamais aucun indice pour diriger la police auprès de ces malfaiteurs. Et pourquoi l’affaire Adriana se termine-t-elle brutalement ? A cause de la maladresse du FBI, comme de bien entendu.
Quoi qu’il en soit, le manque de respect du gang pour la loi, pour les moeurs, pour la vie humaine, ne connaît pas de bornes. L’équipe de La famille Soprano, de manière habile et truculente, tisse ses thèmes : le serment de loyauté envers la bande, l’orgueil, la vengeance, les moments de faiblesse. Même si Tony, ce grand maître accablé, n‘est pas heureux, nous, les spectateurs, pouvons l’être. ( Surtout en apprenant qu’il y aura une sixième saison, suivie de huit épisodes de plus. )
Note : 9 " parrains " dysfonctionnels sur 10