Le chagrin et la pitié (Marcel Ophüls 1969)

  • Les deux sentiments ... qui m’ont été les plus fréquents, [ ont été ] le chagrin et la pitié.
  •                                                     – Marcel Verdier, pharmacien, habitant de Clermont-Ferrand

            Même une soixantaine d’années plus tard, le bilan de la seconde guerre mondiale reste bouleversant :  50 millions de morts, des centaines de millions de blessés, du corps ou de l’esprit, une grande partie de la civilisation dévastée.  La France, elle, était fragmentée par la guerre, non seulement au niveau de la démarcation entre la zone occupée et la zone dite " libre ", mais aussi au niveau des individus, surtout entre les résistants et les " collaborateurs ".  Chaque ouvrage d’histoire, chaque résumé de l’époque présente sa propre perspective ; qu’ils soient issus d’un historien, d’un militaire ou d’un citoyen moyen, les commentaires passent à travers le filtre de l’expérience, des tendances, des compétences de la personne qui s’exprime.  Comprendre de façon complète un événement d’une telle complexité, c’est le travail d’une vie.  Est-il possible d’avoir une vue d’ensemble, une perspective panoramique sur ce cataclysme ?  De rendre compte de toutes ses facettes, de façon impartielle ?

            C’est le cinéaste Marcel Ophüls, fils du cinéaste allemand Max Ophüls, qui a entrepris ce travail intimidant.  Le chagrin et la pitié, sous-titré " la chronique d’une ville sous l’occupation ", se focalise sur Clermont-Ferrand, 134 000 habitants, située à 59 kilomètres de Vichy.  Mais l’étendue du film est encore plus grande que cette ville auvergnate.  Pendant plus de quatre heures, il parcourt la guerre selon une perspective française, de l’invasion des Allemands à l’atmosphère de médisance et de justice sommaire qui a suivi la libération.  Sans oublier les scènes classiques de l’humiliant rasage de tête des femmes qui ont fréquenté les Allemands.

            Le film met particulièrement en valeur le rôle du Maréchal Pétain, héros de la première guerre mondiale devenu chef du gouvernement de Vichy, capitale de la France de 1941 à 1944.  C’est le régime de Pétain, qui a passé l’armistice avec Hitler, qui a instauré les lois raciales, et qui a effectué les déportations des Juifs.  Selon Pierre Mendès-France, homme politique emprisonné par le gouvernement de Vichy, " l’anti-sémitisme devenait un ciment entre certains éléments allemands et certains éléments français ".  Il ajoute :

    Il suffit d’un événement, d’un incident ... pour qu’on voit renaître, pour qu’on voit rebondir, des choses ... qu’on avait cru disparues et qui sont en réalité seulement assoupies.

            Ophüls présente le témoignage d’une large gamme de personnages.  Un ancien commandant du Wehrmacht affirme n’avoir jamais vu de persécution des Juifs.  Par contre, un Français décrit les rafles effectuées par la police française, la livraison aux Allemands des juifs, des francs-maçons et des gitanes, et les camps de concentration qui se trouvaient en France : Lurs, Argelès, Rivesaltes, Fortbarreau, Drancy.  Il y a aussi un ancien membre de la division Charlemagne de la Waffen S.S., composé de 7 000 Français en uniforme allemand, qui ont combattu sur le front de l’est ; un restaurateur, un hôtelier, un agriculteur, une coiffeuse, des enseignants de lycée, un négociant en mercerie, un pharmacien en gros, un homme politique communiste, un homosexuel anglais agent double, des membres de la Résistance, des anciens soldats et des prisonniers.  Chacun affiche ses propres motifs – certains plus convaincants que d’autres – pour justifier ses actes.

            Le témoinage est suffisamment clair et spécifique pour que le film n’ait guère besoin de narration.  Les interviews sont complémentées par des actualités filmées de l’époque, dont le but – de propagande – est évident.  Ophüls et son co-producteur, André Harris, ont bien maîtrisé l’art de l’interview ; ils tirent de leurs sujets des réponses franches et honnêtes.

            Certes, aucun ouvrage ne peut répondre aux questions innombrables qui assaillent l’esprit en ce qui concerne la guerre.  En effet, les perspectives enregistrées ici mettent en valeur la diversité des témoins plutôt qu‘elles ne clarifient quel est celui qui avait raison et celui qui avait tort.  Il n’en reste pas moins qu’un tel assemblage, Le chagrin et la pitié, sert à garantir que l’expérience reçue par les Français pendant la guerre reste vivante.  Cela comporte une valeur inestimable.  La preuve est que l’importance de ce film s’accroît au fil du temps.

    Note : 17 sur 20

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