Brokeback Mountain (Ang Lee)

      Un pavé dans la mare

 

 

        N’allez pas plus loin dans votre lecture si vous ne savez rien de ce film.  Allez donc le voir.  Moins vous en saurez avant d’y aller, mieux cela vaudra.

        Si vous devez vraiment en savoir plus, réfléchissez à ceci : si un cow-boy, cet archétype de liberté, de rudesse et de masculinité – mettons, l’icône de la publicité Marlboro – entretenait dans son âme un secret aigre-doux, ou était saisi d’une pulsion aussi interdite qu’irrésistible, qui l’empoignerait et ne le lâcherait pas ?

        Le cow-boy en question est Ennis Del Mar (Heath Ledger), un homme si contenu qu’il ne parle presque pas ; il marmonne, plutôt d’une voix rauque, des mots raccourcis, ses lèvres bougeant à peine.  Quant à la pulsion irrésistible, celle-là est aussi intemporelle et aussi fondamentale que l’humanité elle-même, d’autant plus pure et plus belle à cause de son incongruité et de son authenticité, et d’autant plus dévastatrice par suite de la contrainte suffocante imposée par les tabous de la société.

        Cette histoire, écrite d’abord par E. Annie Proulx et éditée dans le magazine New Yorker en 1997, puis adaptée à l’écran par Larry McMurtry, prend place dans les milieux ruraux des états du Montana et du Texas, s’étendant sur une vingtaine d’années à partir de 1963Il s’agit de la relation amoureuse entre Del Mar et Jack Twist (Jake Gyllenhaal), jeune homme insouciant, impétueux, qui dompte des chevaux sauvages.  C’est une relation qu’ils ne cherchent ni n’accueillent, en fait, qu’ils ne comprennent pas, mais une relation qui néanmoins les envoûte.  Le cadre est aussi rude que celui d’un “ Western “ traditionel, et pourtant la sensibilité avec laquelle sont dessinés les personnages est en avance d’un millénaire.  Dès les premiers moments, l’histoire est frappante ; les scènes se déroulent à grands bonds ; le dénouement est écrasant.  Bref, le réalisateur Ang Lee touche les mobiles principaux des émotions humaines.  C'est un film qui se grave dans l'esprit du spectateur. 

        On peut noter certains petites licences – les acteurs ne vieillissent pas visiblement pendant une vingtaine d’années, et deux ou trois scènes sont un peu moins frappantes que les autres – mais ces licences sont estompées par la trajectoire étonnante de l’histoire et par la forte distribution.  D’abord, il y a Heath Ledger, dans la superbe interprétation d’un homme hanté par son destin et par ses propres limites.  Il y a aussi Michelle Williams dans le rôle d’Alma, la femme d’Ennis, être désemparé ; Beau Bridges dans le rôle du propriétaire de ranch, personnage endurci ; et Peter McRobbie dans le rôle du père de Jack, personnage plein d’amertume.  A moins de bévues colossales du jury des Oscars – ce que l’on ne saurait jamais éliminer – cet exploit cinématographique éloquent et innovateur remportera la statuette destinée au meilleur film, et Heath Ledger remportera celle destinée au meilleur acteur.

        Bien que je considère mon propos achevé, force est de remarquer la “ controverse “ que ce film a provoquée.  Certains – la plupart du temps des hommes, me semble-t-il – déclarent, “ un film sur une relation ‘ gay ‘ – pas question ! “  Cette attitude est un commentaire assez pitoyable, quoique ni nouveau, ni étonnant.  On pourrait espérer, à un certain point de sa vie, atteindre à un niveau de compréhension de sa propre affectivité tel qu’on peut voir ce film sans être menacé, sans avoir peur.  Faute de cela, on s’aveugle à ce qui rend ce film unique et brillant : le pouvoir d’une émotion vraie et incontournable, mais tellement interdite que même ceux qui sont sous son emprise ne savent pas lui faire face.  Il ne s'agit pas de vanter, de préconiser, un mode de vie.  En fin de compte, ce sont ceux qui présentent cette étroitesse d’esprit qui perdent l’occasion de s’enrichir spirituellement.

Note : 10 décalés sur 10

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