A ma soeur (Catherine Breillat 2001)
L’âge ingrat
Même si ... l’amour, ou en particulier la relation amoureuse, [ est ] une illusion, c’est aussi un idéal. Comme c’est un idéal, bien entendu, ça n’existe jamais, mais je crois qu’il est de la nature humaine de poursuivre un idéal. Donc il ne faut pas tuer l’idéal, quand même. Il faut toujours penser qu’on va y arriver.
– Catherine Breillat
Malgré ce sentiment un peu optimiste, la vie n’est jamais belle dans le collimateur perçant de la cinéaste Breillat. En effet, ses films (dont le plus connu est Romance, film profondément tordu et sexuellement explicite) partagent la perspective contre-utopique du metteur en scène américain Todd Solondz. Mais même Solondz, dans son portrait d’adolescence pénible, Welcome to the Dollhouse (Bienvenue à la maison de poupée), n’a pas atteint la bassesse de ce tableau. Il s’agit d’Anaïs (Anaïs Reboux), une fille obèse de treize ans, humiliée et éclipsée par sa soeur Eléna (Roxane Mesquida), une nymphe de seize ans. Alors qu’Anaïs apaise sa détresse par une consommation prodigieuse de friandises et de glace, Eléna, elle, lutte contre ses insécurités et contre la pression d’un louche Italien (Libero de Rienzo) qui la harcèle pour qu’elle renonce à sa virginité. Ne comptez pas, d’ailleurs, sur les parents de ces deux soeurs pour les secourir, car le père (Romain Goupil) est brusque et tout à son travail, et la mère (la superbe Arsinée Khanjian), grande fumeuse, n’est guère sensible, ni compréhensive.
Ces deux adolescentes sont aux prises avec leur sexualité naissante. De façon caractéristiquement intransigeante, Breillat met en valeur leur jalousie, leur niaiserie, le contraste discordant entre leur image idéalisée de l’amour et leurs tentatives maladroites pour y parvenir. (Le film montre deux déflorations, une fellation et une sodomie, bien que les génitaux ne se montrent pas.) Ainsi le film arrive à son apogée dans deux scènes perturbantes. Dans la première, Anaïs doit feindre de dormir, tard dans la nuit, pendant un rendez-vous fébrile entre Eléna et son amant. Quand sa soeur la réprimande d’avoir parlé, Anaïs lance une réplique cinglante :
C’est moi la petite salope ? C’est la meilleure de l’année, celle-là. Ma soeur se fait tripoter toute la nuit, sans se gêner, sans poser de question si je dors ou pas, et c’est moi la salope !
Dans la deuxième scène, Anaïs vit des actes de violence choquante et affreuse, desquels elle émerge avec un calme surprenant. Serait-il possible que la vie soit belle après tout ? Et que cette joie puisse se manifester au moment oj on s’y attend le moins ?
Breillat dessine ses personnages de main sûre, évoquant des interprétations complexes et convaincantes, surtout celle de son héroïne, qui est à la fois victime et victorieuse. Il y a des moments de tendresse, de franchise, d’émotion crue. Mais quelque bien conçu que soit le scénario, un film qui se focalise, de façon mordante, sur des événements déconcertants, voir sordides, ne trouverait jamais sa place auprès du grand public. Breillat arrive néanmoins à exposer les tourments cachés, sans fard, ni faux-semblant. Cela vaut bien une douzaine de films d’aventures faciles et de polars de tous les jours.
Note : 15 valeurs familiales sur 20