Les égarés  (André Téchiné 2003)

Une société déchirée

        Aussi riche en événements que soit la seconde guerre mondiale, et aussi valables que soient les documentaires au sujet de cette époque (L’oeil de Vichy, Le Chagrin et la pitié, Nuit et brouillard), on ne pourra jamais connaître les drames personnels, les déracinements, les pertes subies pendant ces jours de bouleversement.  Comment réagir, comment s’en sortir, quand on est dépourvu de tous ses biens, de tout ce qui est connu et habituel ?

        Les égarés est une histoire plutôt tendre que violente, qui se déroule en juin 1940, au moment où les Allemands marchent sur Paris.  Odile (Emanuelle Béart, qui n’a jamais été plus envoûtante), jeune veuve bourgeoise, modeste, s’enfuit vers le sud avec ses deux enfants, Philippe (Grégoire Leprince-Ringuet) et Cathy (Clémence Meyer).  Sur une route rurale bourrée de voitures, de vélos, d’animaux, de piétons, chargés au maximum, la cohue infortunée est mitraillée et bombardée par des avions allemands.  Au beau milieu de la pagaille, un adolescent grand et maigre aide la famille à trouver un abri.  Grâce à ce jeune, débrouillard, mais rude, qui a nom Yvan (Gaspard Ulliel), les quatre personnages se réfugient dans une maison isolée et abandonnée en pleine campagne.

        Yvan est malin et un peu sauvage ; il sait pêcher et prendre les lapins au piège, mais il ne sait pas lire.  Dans cette maison, les quatre personnages établissent une sorte de foyer provisoire, atteignent à un certain équilibre, dans lequel les rapports affectueux entre Odile et Yvan s’accroissent progressivement.  Ce n’est pas une histoire de guerre ; c’est plutôt le récit de relations engendrées par la guerre, des vies croisées, des personnalités opposées.

        Le dialogue a été écrit par le réalisateur Téchiné, et par son associé Gilles Taurand. Ils ont adapté à l’écran le roman " Le garçon aux yeux gris " de Gilles Perrault.  Perrault, qui, à neuf ans, a fait partie de l’exode de 1940, explique ainsi l’histoire :

Ce qui était passionnant dans cette histoire d’exode, comme dans toutes les grandes catastrophes historiques, c’est que tout le monde se mélangeait.  Toutes les cloisons sociales sont abattues.  Sur les routes de juin 40 en France, vous pouviez [voir] tout le monde, du sommet de la société, à la base de la société ....  Tout le monde réduit à la même panique, à la même peur, et cetera.  Donc on a fait des rencontres, j’ai commencé à faire des rencontres, au moment de l’exode, totalement inattendues.

        La puissance du film réside dans la vigueur et la finesse des personnages, ce qui est rendu encore plus frappant par le contexte.  Le point culminant, qui prend place au sein d’une situation assez désespérée, consiste en une scène sexuelle brusque, pendant laquelle le garçon semble assez expérimenté, en caressant le corps de la femme avec patience et connaissance.  Mais il s’arrête et allume son briquet afin de la voir, en disant, " je n’ai jamais vu une femme nue. "  Ce qui se passe ensuite est encore plus imprévu, et donne une indication quant à la vraie identité de ce garçon insolite, ce qui n’est révélé qu’aux dernières scènes du film.

        Voici un film, presque roman-à-clé, qui plaît à plusieurs niveaux.  Le cadre est historique, et l’histoire est prenante.  Les personnages, le dialogue et le tournage sont conçus et exécutés avec subtilité et transparence.  Les égarés réussit, de façon intime et poignante, à capter les effets de l’exode sur les êtres qui l’ont vécu.

Note : 8 rencontres par hasard sur 10

 

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